Conversation autour du piano

— L’optimiste : C’est merveilleux ! Il y a en France des milliers de gens qui s’intéressent de plus en plus au piano.
— Le pessimiste : Je voudrais bien savoir à qui vous pensez ?

— Eh bien, d’abord à tous ceux qui se pressent dans les salles de concert… Savez-vous que des gens demandaient des places dans la rue lors du dernier concert de Claudio Arrau ? Et puis, à ceux qui achètent quantité de disques…
— Oui, vous pensez à ceux qui se pressent aux récitals des “immenses”, des consacrés, et aussi à ceux des vedettes médiatiques. Mais allez voir chez les autres, les simplement très bons, les solides, les espoirs, les “rares”. Le public s’arrache-t-il les places ?
— Mais c’est qu’il y a tant et tant de très bons pianistes actuellement dans le monde et spécialement en France ! Il faut le temps de laisser émerger les meilleurs…
— Comment saura-t-on s’ils ont la stature internationale puisqu’en France, contrairement à d’autres pays, on ne va pas au concert pour entendre sur le vif les œuvres que l’on aime et découvrir à cette occasion des pianistes bons ou moins bons, mais pour voir (et entendre, peut-être) de grands interprètes confirmés ?
— Cela va changer, croyez-moi.
— Et comment, s’il vous plaît ?
— Eh bien, par les progrès de la musique en France ! Ces millions de jeunes qui se pressent dans les conservatoires et écoles de musique, ces files d’attente pour obtenir d’y entrer…
— Ah oui ! Et savez-vous ce. que disent les statistiques ? Il paraîtrait que 80 % des élèves inscrits dans les conservatoires ne passent pas le cap de la deuxième année… encore heureux si, en partant, ils ne sont pas à jamais dégoûtés de la musique !
_ Et ces adultes qui se mettent au piano ? Ces écoles qui fleurissent partout en France ? Moi aussi, je peux vous citer des chiffres, d’ailleurs. Savez-vous que l’on vend chaque année en France 20 000 pianos neufs ? Ajoutez-y les occasions et les locations, cela finit par vous donner à la longue des milliers et des milliers de pianistes !
— Il y avait en France un immense retard qui se comble un peu, et les ventes ne marchent d’ailleurs plus si bien qu’il y a quelques années… et parmi ces pianos, combien sont relégués dans un coin du salon à supporter· napperons, vases et cendriers ?
— Bon, j’ai compris. A votre avis, il n’y a pas de place en France pour une revue de piano qui parlerait de la pratique, de la pédagogie, des pianistes actuels, du répertoire… à tous les amoureux du piano…
— Pour tout vous dire, je suis pessimiste !
— Comme vous finissez par m’influencer, je vais commencer par un numéro… un seul. Comme un ballon d’essai, certes imparfait, mais qui permettra d’infirmer ou de confirmer votre avis.
— Eh bien, pour tout vous dire, vous commencez vous-même à m’influencer, car je suis amoureux du piano. Et je souhaite que vous publiiez régulièrement des numéros, voire une revue sur le piano, avec succès.
— Je touche le bois de mon Bechstein.
— Ah ! Vous avez acheté un Bechstein ? à queue ? neuf ou d’occasion ?
— Il s’agit d’une occasion ; figurez-vous…

Et la conversation se poursuit Quand on est amoureux du piano, de quoi d’autre peut-on discuter à l’envi ?