Martha l’indomptable

Martha Argerich fait partie, ô combien, des pianistes énigmatiques. Comme eux, elle refuse les interviews ; comme eux, elle préserve sa liberté. Mais, loin de la solitude et de l’ascétisme, elle est chaleur, spontanéité, générosité. Si elle refuse désormais le récital, elle offre son énergie à la musique en commun : duos de pianos, musique de chambre ou avec orchestre.

A y bien regarder, bon nombre de grands pianistes, et particulièrement les plus mythiques, se refusent à la carrière telle que l’entendraient les commerciaux de la culture. Cela ne date pas d’aujourd’hui : que l’on pense à Chopin qui n’aimait guère les concerts et en donna le moins possible (et Martha Argerich lui emboîte le pas, en déclarant un jour : « J’aime beaucoup jouer du piano, mais je n’aime pas être pianiste », et dix ans plus tard : « Je pourrais très bien me passer de concerts, c’est un acte contre nature. »). En fait, deux logiques s’affrontent : celle de l’art et celle du spectacle. Côté artistique, un musicien va, du berceau jusqu’à la tombe, s’investir physiquement (manuellement même), esthétiquement, spirituellement dans une activité qui absorbera à tout jamais son énergie et sa vie. Côté médiatique, le public, les impresarios et, plus récemment, les maisons de disques ont leurs propres exigences, le plus souvent contraires à celles de l’art : à l’époque romantique, dans la jeunesse de Liszt ou de Thalberg, on demandait des exhibitions sportives (il n’est pas dit que ce goût ait disparu). Aujourd’hui, on réclame de la présence dans les festivals et les saisons de concert du monde entier, des enregistrements, des intégrales. Au total, une masse énorme de fatigue pour satisfaire des publics souvent plus mondains qu’artistes et au goût pas toujours sûr, et une véritable aliénation (dorée) de l’artiste qui ne maîtrise plus sa carrière et qui a souvent devant lui des intervenants très professionnels qui savent mieux que lui ce qui est bon pour lui. Martha Argerich elle-même confiait à Diapason-Harmonie, en 1986 : « Le manque de participation de chaque soliste dans le système musical et l’impossibilité de faire connaître son avis sur les choses qui le concernent profondément me choquent de plus en plus. »

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