Le Langage de Chopin

Chopin garde encore, parfois, l’image d’un génie purement intuitif, charmant mais peu novateur. En réalité, il a développé, tant sur le plan contrapuntique qu’harmonique, des inventions remarquablement fortes. La puissante influence de son langage sur Debussy, et jusqu’à Messiaen, en passant par Fauré, Scriabine… fait de Chopin un maillon essentiel de l’évolution du langage musical.

La qualité si intrinsèquement poétique de la musique de Chopin, son caractère si limpide, son émotion si directe vont droit au cœur : de même que la poésie de Verlaine, son art semble couler de source et procéder d’un mystère, d’une révélation originelle devant lesquels le scalpel de l’analyste s’avère incongru. La fantaisie de l’interprète, le rêve de l’auditeur paraissent alors le seul instrument approprié, comme si les précieuses essences de sa musique demeuraient irréductibles aux prosaïques nomenclatures de la théorie. Ramener les délicats reflets aquatiques de la Barcarolle, les clameurs héroïques de telle étude, de telle ballade ou de telle polonaise, ou le ciel étoilé de tel nocturne à une combinaison d’accords classés ou à un jeu de modulations fait figure de profanation, et l’analyste risque bien alors de se trouver dans la position peu enviable d’un pédant botaniste, se complaisant à arracher irrespectueusement un à un les pétales d’une fleur sauvage, rompant ainsi le charme prodigué par l’alchimie miraculeuse de l’un des magiciens des sons les plus accomplis.

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