Sons de cloches

La réceptivité exacerbée des compositeurs impressionnistes excelle à capter les sons épars… Michel Fleury institue comme “genre” ces phénomènes d’écriture que sont l’évocation des cloches dans la musique de piano au 19e et au début du 20e siècle. Participent à cet engouement pour “l’harmonieuse discordance” des cloches : Saint-Saëns, Liszt, Moussorgski, Debussy, Ravel, Grieg, Scott, Le Flem… Michel Fleury a toutefois exclu de son étude d’autres compositeurs comme Rachmaninov qui ne lui paraissent pas relever de l’impressionnisme.

Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches !
Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort !
Car, parmi le repos de la ville qui dort,
Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches
Et leur conseil de se résigner à mourir…

Georges Rodenbach (Le Règne du silence)

L’art de la fin du 19e siècle manifesta une attirance toute particulière pour le rêve, le mystère, la suggestion d’un “ailleurs” échappant à l’illusoire précision de la raison conceptualisatrice. Les lointains auréolés de flou, la brume dissolvant le contour des êtres et des choses, l’abandon à des états contemplatifs abolissant l’espace d’un instant le cours du temps, le pressentiment d’un mystère tapi au-delà de l’apparence : autant de motifs qui tissent un lien subtil entre la peinture impressionniste, la musique de Debussy et les compositions littéraires ou plastiques nées dans l’orbite du symbolisme ou de l’art décadent.

La discordance harmonieuse…

Il n’est pas étonnant, dès lors, que nombre d’écrivains ou de compositeurs aient à cette époque éprouvé une prédilection marquée pour l’harmonieuse discordance des cloches. La poétique définition de Lamennais, dans son laconisme, en dit plus que toute autre chose : « La cloche, par d’innombrables vibrations partielles, et conséquemment par autant de sons coexistant au son primordial, représente la voix une et multiple de la nature. » En 1881, Saint-Saëns avait montré que les harmoniques partiels des cloches n’avaient qu’une relation secondaire avec le son prédominant, que l’on croyait le fondamental, et que la véritable fondamentale vibrait à un intervalle inférieur si éloigné de ce dernier que notre oreille ne pouvait la percevoir.
Pour une esthétique vouée à cultiver l’illusion telle que l’impressionnisme, la résonance des cloches, avec la part d’irréel qu’y incorpore le phénomène physique, allait constituer un aliment de choix. Les bouquets de cloches lointaines se rapprochent ou s’éloignent selon les caprices du vent. Leur indécision éveille dans le cœur de l’homme une émotion vague, propice au souvenir, à la nostalgie, aux associations avec d’autres plans de la perception. Déjà, Edgar A. Poe, dans un admirable poème (The Belis), avait transcrit leur message d’amour, de vie et de mort (1). Pour Baudelaire, la « cloche fêlée » se confondrait avec l’âme malade, peuplant de ses chants « l’air froid des nuits ». Chez Rodenbach, enfin, la rumeur tombée du haut des beffrois et des clochers renverrait plus d’une « vie enclose » sous le suaire pétrifié de Bruges à l’effroi morne de son ennui et de sa lente décrépitude.

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