Satie, l’anticompositeur

Dire de Satie qu’il est un compositeur fou mais plein de charme n’est pas nouveau. Cette figure tangente au monde clos, circulaire, de la composition sérieuse titille agréablement, aussi agréablement que les suaves harmonies des Gymnopédies. Mais qu’on l’aime ou qu’on le considère comme un compositeur de énième ordre, Satie est toujours minimisé. Or Satie est plus qu’un amuseur ou qu’une curiosité de l’histoire de la musique. C’est un nihiliste : les échos de sa révolte résonnent encore jusqu’à nous.

On a assez dit de Satie — jusqu’à satiété, jusqu’à l’écœurement, jusqu’au mépris – que c’était un compositeur “limite” : à la limite de l’incompétence selon les uns, à la limite de la folie selon les autres, à ces deux limites selon la plupart. Cependant, ces juges du Gymnopédiste paranoïaque reconnaissent tous à ses œuvres un charme indéniable. Sa musique est tantôt qualifiée de naïve, tantôt de navrante, toujours d’originale et de drôle, jamais de bien faite, ni de profonde, c’est-à-dire de profondément musicale. Il est vrai que la notion de “profondeur”, surtout appliquée à un “hurluberlu” revendiquant hautement la superficialité, est un concept flou, romantique, et donc, en l’occurrence, mal choisi. Est “profonde” (au sens romantique, mais toujours actuel, du terme), c’est-à-dire apte à faire sens dans l’histoire de la musique, une musique s’inscrivant dans la perpétuelle réévaluation de ses capacités expressives, en conformité avec un monde donné. Par exemple, Bach est jugé hypertrophiquement “profond” en ce sens : sa musique contient en germe des siècles d’invention. La question ici posée est celle de l’éventuelle “profondeur” de la musique d’Erik Satie, c’est-à-dire de sa place dans l’histoire de la musique, de sa postérité. Satie est communément assimilé au mouvement dadaïste – mouvement auquel il n’a participé qu’accessoirement –, puis, via Picabia, au surréalisme, selon cette vague terminologie qui associe abusivement le surréalisme avec toute forme d’absurdité. Il n’a pas plus été surréaliste que dada.

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