Le mystère de la 23e mesure du Prélude en do majeur

Le 1er prélude du Clavecin bien tempéré est une pièce d’un systématisme d’écriture apparemment implacable : Bach nous présente, en une succession d’arpèges, un déroulement harmonique remarquable… Cependant, il y a une “faille” dans cette belle régularité : c’est la 23e mesure ! Elle ne peut, en effet, se réduire purement à un accord arpégé. Enquête sur les raisons d’une anomalie essentielle…

Qu’entend-on à l’audition du fameux 1er prélude du Clavecin bien tempéré ? Ne serait-ce pas une sorte d’alphabet, celui qui permet d’écrire le mot même d’“alphabet” ? Ici, Bach semble énoncer les éléments constitutifs du beau musical occidental… C’est comme un coucher de soleil. Au-delà de ses versions plus ou moins bien interprétées – plus ou moins embrasantes, plus ou moins navrantes –, le soleil qui se couche définit l’opposition de la lumière et de l’ombre, du proche et du lointain, du contour et des surfaces : il déploie les fondements de la possibilité même de voir, et donc de voir de belles choses.
Ce prélude est certes ressassé, mais sa limpidité n’use pas, ne s’use pas. A la différence d’autres “tubes”, Boléro ou Quatre Saisons, le prélude subsiste hors de la lassitude du “surentendu”, car il fonde notre capacité même d’entendre musicalement. Sa fluidité le fait apparaître comme la source. Affirmer la fondation des données élémentaires de la musique classique dans le 1er prélude du Clavecin bien tempéré est loin d’être une simple interprétation. Le projet théorique même de Bach était bien d’instaurer le tempérament “égal”, et ainsi de renouveler la musique par rapport à l’ère modale ou “prétonale”. L’alphabet présenté dans le 1er prélude remplit parfaitement cette ambition fondatrice.
Mais avant d’essayer de voir, notamment à travers l’analyse de la 23e mesure du 1er prélude, quels sont les principaux éléments fondateurs que pose Bach, il importe de résoudre une sombre énigme musicologique.

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