Le regard de Michaël Levinas

Michaël Levinas se trouve dans la situation atypique d’un pianiste-compositeur, pleinement pianiste et pleinement compositeur. Car, ce qui était autre­­fois la règle est aujourd’hui l’exception. Il parcourt avec nous les grands thèmes de ce numéro.

Sonates de Beethoven. J’ai un lien privilégié avec Beethoven. C’est la première musique que j’ai entendue et cela m’aura marqué à tout jamais. Dès l’enfance, l’expérience de la composition est liée au premier modèle de langage musical perçu. En plus, les sonates de Beethoven ont été pour moi un enjeu d’interprétation dans mes études, à une époque où l’on sous-estimait, en France même, le rôle de l’école pianistique française dans l’interprétation beethovénienne.
Très tôt, j’ai été sensible chez Beethoven à plusieurs problématiques : au lien parfois contradictoire entre la forme et l’idée musicale, à la relation spécifique entre le piano et l’écriture, à la relation entre la lecture d’un texte et sa déclamation dans une salle de concerts, au fait qu’étant moi-même confronté à l’écriture et à la notion de trace, il me fallait oser une interprétation sur des textes que l’on connaissait à travers une très riche tradition d’interprétation et d’enregistrements discographiques. Plus tard, j’ai réalisé mon intégrale des sonates (à la fin des années 80 et au début des années 90) après un parcours de compositeur et au seuil d’une renaissance de mon écriture. Cette intégrale m’aura permis de comprendre que je ne pouvais concevoir l’interprétation qu’en relation avec la création. Un critique a dit que cette intégrale était une version « d’art et d’essai ». Je ne le pense pas. Il n’y a rien de conceptuel, de purement intellectuel dans mon interprétation : ma relation avec le texte est trop instinctive, trop fondamentalement ancrée dans ma conscience pour cela. Aujourd’hui, il existe dans le monde des milliers de pianistes qui peuvent jouer merveilleusement Beethoven ou n’importe quel grand compositeur. Mais l’image du pianiste classique est saturée. Je ne peux être authentique comme interprète qu’en relation avec mon métier de compositeur.

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