Jankélévitch, le philosophe-pianiste

« La Musique et l’Ineffable », ce titre résume la personnalité musicale du philosophe dont le nom reste désormais lié au « je-ne-sais-quoi » et au « presque rien ». Mais Vladimir Jankélévitch était aussi un pianiste, un très bon lecteur aux goûts tranchants : il refusait à la fois la musique allemande et la musique classique, préférant la française, mais seulement celle du 20e siècle.

Rejoignant ainsi la tradition du 19e siècle, Vladimir Jankélévitch lisait les œuvres lyriques et orchestrales en réduction pour piano et refusait le disque. Sa connaissance des partitions s’effectuait donc grâce au déchiffrage, mais aussi par la fréquentation assidue des concerts parisiens. Il assistait ainsi fréquemment aux récitals de jeunes concertistes, mais il accueillait aussi chaleureusement musiciens et musicologues dans son appartement du quai aux Fleurs. Il n’était pas rare qu’à la fin d’un repas, le philosophe et un invité prennent plaisir à déchiffrer ensemble sur les deux Pleyel du salon. Lorsqu’on lui demandait à quoi correspondait la musique dans sa vie, il répondait : « Elle est la moitié de ma vie. Je suis en musique tout entière. Elle n’est pas pour moi un délassement. Je ne sais pas ce qu’est Dieu. Je pourrais vous dire ce qu’il n’est pas. Ce qui n’implique pas que je sache ce qu’il est. Or, la musique, je sais. Elle n’est ni un passe-temps, ni une distraction. Il suffit que je me mette au piano pour tout oublier. Tout… C’est une forme d’expression ineffable par excellence. Ce qu’on ne peut exprimer autrement, on l’exprime en musique. Cela me rappelle une pièce de Janacek tirée d’un recueil qu’il intitule Sous un sentier ombreux. Cette pièce a pour titre : La parole manque. Eh bien ! la parole manque ! c’est alors que la musique élève la voix et dit ce que la parole à elle seule ne peut exprimer. Auprès d’elle, on rêve qu’on est un autre, qu’on aurait pu avoir une vie meilleure, qu’on est un grand artiste. Quand j’étais jeune, je rêvais que j’étais un grand virtuose terminant sous les ovations le concert que je rêvais de donner… (1) »

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