L’art de Sviatoslav Richter

« Je ne joue que ce que je découvre. Les terres déjà conquises ne me sollicitent pas. Par exemple, il y a trente ans, j’ai entendu Robert Casadesus interpréter la Sonate en fa majeur de Mozart mieux qu’on ne pourra jamais le faire. C’était l’idéal. Je ne jouerai jamais cette sonate. Même chose pour le Concerto en sol de Ravel. Michelangeli l’a porté si haut qu’il serait indécent, criminel, d’y revenir. »

Un pianiste hors normes

Aux Etats-Unis comme en Europe, les auditeurs et la critique furent d’emblée frappés par plusieurs aspects du style “richtérien”. Il fut clair que l’on avait affaire à un pianiste d’une technicité affolante. Lors d’un des concerts new-yorkais, le finale de la Sonate « Appassionata » surprit par son train d’enfer, que l’on retrouve dans l’enregistrement réalisé pour RCA. Mais la vitesse ne fait pas l’excellence ; on nota également la qualité du toucher, légère, mais pas superficielle, la qualité de la polyphonie. Enfin, et cela sera toujours vrai par la suite, il est question de la dynamique foudroyante. Si le son est le plus souvent doux et modéré, celui que Jan Holcman, le critique de la Saturday Review, nomme a gentle Titan peut déchaîner des tempêtes et des paroxysmes, en particulier dans les sonates de Prokofiev et de Scriabine (on s’en rendra compte en écoutant par exemple la Sonate n°5 de Scriabine publiée par Deutsche Grammophon en 1963 !).
Un des jeux favoris de la critique étant de rattacher l’inconnu au connu, on se demanda tout de suite à qui Richter pouvait bien ressembler. Le même journaliste lui trouve des points communs avec Josef Hofmann pour la diversité de ses approches stylistiques, avec Serge Rachmaninov pour son éloquence et avec Walter Gieseking pour les sonorités impressionnistes et mystérieuses produites par le jeu des pédales. C’est dire que Richter n’est pas considéré comme un pianiste essentiellement russe, même si une critique parisienne parle de pianiste “stakhanoviste” : il est ailleurs et nulle part, c’est un artiste unique, peut-être parce qu’avant d’être pianiste, il se voulut d’abord musicien. Au contraire de Guilels, primé et définitivement lancé à 19 ans, Richter mûrit à travers diverses expériences esthétiques, notamment l’opéra : la critique a souvent noté l’aspect belcantiste de son jeu, l’ampleur lyrique, le sens de la conduite des phrasés, qui perdurera jusqu’à ce jour.

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