« Aimez-vous Brahms ? »

L’œuvre de piano de Brahms éveille de profonds échos auxquels nous sommes devenus sensibles : brumes et nostalgie, réminiscences intimes de ballades populaires, mais aussi force et vivacité des rhapsodies hongroises, gaieté des “Liebesliederwalzer”, valses d’amour au goût viennois ! Brahms invente des modulations étranges, des sonorités nouvelles : il faut travailler pour entrer pleinement dans son univers. Il n’est pas des plus accessibles à l’interprète ! Mais pour qui “aime Brahms”, tout effort est bonheur.

« Aimez-vous Brahms ? » Le titre du roman de Françoise Sagan avait, dans les années 50, un côté un peu provocant pour le public français. La plupart du temps, la réponse était négative. D’aussi bons esprits que Darius Milhaud ou Francis Poulenc ont dit tout le mal qu’ils pensaient du compositeur du Requiem allemand. Et d’ailleurs, n’est-ce pas dans cette “germanitude” que résidait la cause du malentendu – au sens propre ? Car, tant qu’il exista de gros contentieux entre la France et l’Allemagne, Brahms fut mal vu ici (car il incarnait un certain esprit, ou plutôt une certaine esthétique “lourdement germanique”, teutonne, prussienne, contre laquelle les musiciens et les mélomanes français s’étaient dressés ; curieusement, cet opprobre épargna Wagner). Le petit-fils de Pauline Viardot me montra un jour une lettre inédite de Saint-Saëns (dont on sait que la bienveillance n’était pas son fort), qui accusait tout bonnement Brahms d’être une fausse valeur, indûment promue par Clara Schumann. On n’en finirait pas d’énumérer les propos malveillants. A partir des années 60, lorsque les relations franco-allemandes s’améliorèrent, Brahms trouva dans les cœurs des Français une situation normale. Pour autant, la musique pour piano de Brahms n’a pas, dans les programmes, la situation hégémo­nique qu’eurent toujours les œuvres de Beethoven, de Chopin, de Liszt et même de Schumann. Aucune œuvre de Brahms, même les Variations sur un thème de Haendel, n’a la réputation de la Sonate de Liszt, du Carnaval de Schumann ou de la Sonate “Appassionata”. C’est que la musique pour piano de Brahms, quoique enracinée dans le romantisme allemand, quoique extrêmement sensible, voire parfois sentimentale, s’inscrit également dans une tradition d’écriture savante qui remonte au moins à Bach en ligne directe et aux contrapuntistes de la Renaissance. Musique “pure”, moins programmatique que celle de ses aînés, d’une exécution extrêmement délicate et pourtant moins souvent extravertie quant à la virtuosité transcendante. Bref, elle fait moins d’effet.

Pour lire la suite de cet article (7106 mots):