Les pianistes et YouTube

Inauguré en 2005, le célèbre site de partage de vidéos en ligne YouTube revendique désormais plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde. D’aucuns affirment que la plateforme a bouleversé notre rapport à la musique. Pour le pire ou pour le meilleur ? Comment les solistes s’accommodent-ils de cette technologie devenue incontournable ?

L’exemple est bien connu. Lors d’un concert de midi au Concertgebouw d’Amsterdam, la pianiste Maria João Pires doit interpréter un concerto de Mozart avec, à la baguette, le chef d’orchestre Riccardo Chailly. Celui-ci entame les premières mesures du 20e Concerto, à la grande stupéfaction de la pianiste qui avait préparé une autre partition… Elle se décompose d’abord, s’affaisse sur le piano, considère la situation, s’adresse désemparée à Chailly qui lui glisse tout en dirigeant : « Tu l’as joué l’année dernière, je suis sûr que tu peux le refaire ». Alors la pianiste se concentre, attaque le concerto de mémoire…

Ces images, désormais sur YouTube, ont rendu l’anecdote légendaire. Et il est peu de dire que la vidéo a rencontré son public : elle comptabilise près de 2 millions de vues.
De son côté, la pianiste classique Lola Astanova s’adonne sur une vidéo amateur à un numéro de virtuosité à travers une transcription ébouriffante d’un tube de Rihanna. D’ailleurs, en exergue de son site Internet, on peut lire “pianiste virtuose”. Un argument vendeur. Résultat : 1,6 million de vues, quand la chinoise Jung Lin en accumule plus de 2 millions pour son interprétation de la Rhapsodie hongroise n°2 de Liszt, dépassant de loin Lang Lang et ses modestes 900 000 vues dans la même œuvre… Sur YouTube, on est tenté de penser que, comme dans la Formule 1, l’internaute recherche la vitesse et les accidents. Pourtant, le baromètre des audiences échappe le plus souvent à toute explication rationnelle.

YouTube rend-t-il les artistes vulnérables ?

Certains contenus historiques remportent également du succès, avec dans le peloton de tête Horowitz et Glenn Gould. Dans les enregistrements de référence, le pianiste Maurizio Pollini affiche plus de 11 millions de vues pour l’intégrale des Nocturnes de Chopin : une vidéo qui dure 1 h 30 avec un fond vert quasiment immobile en guise d’image. Un succès qui a de quoi inquiéter les maisons de disque et aussi les artistes puisqu’il s’agit là d’un contenu gratuit. Certains pianistes s’insurgent d’ailleurs contre ces pratiques. C’est le cas de Krystian Zimerman. En juin 2013, alors qu’il donnait un récital à Essen, un spectateur a eu l’audace de filmer le concert avec son téléphone portable depuis le premier balcon. Le pianiste s’est interrompu et lui a demandé de cesser d’enregistrer. Déconcentré, Krystian Zimerman a quitté précipitamment la scène avant de revenir quelques instants plus tard et de prononcer une diatribe contre le géant du Web : « YouTube détruit la musique », a-t-il affirmé, avant de confier que les vidéos postées sur Internet lui avaient fait perdre des contrats. En plus de ce problème économique, ces captations sauvages mettent l’artiste en position de vulnérabilité : n’importe quelle fausse note se voit susceptible de laisser une trace définitive.

Le contrôle de l’image par YouTube

Mais YouTube n’est pas qu’un fossoyeur. Certains l’utilisent comme un outil de communication leur permettant de mieux contrôler leur image. Et il est des artistes qui font preuve d’une certaine habileté dans ce domaine. C’est le cas de la pianiste ukrainienne Valentina Lisitsa dont l’histoire ressemble à un conte de fées 2.0. Malgré de brillantes études et autres prix de concours internationaux, sa carrière restait au point mort. « Mon calendrier était vide. Je n’avais aucun concert », nous confie-t-elle dans un café parisien en mai 2014, quelques jours avant son concert salle Gaveau.
En 2007, sur YouTube, elle commence à poster des vidéos d’elle dans des tenues parfois extravagantes. La majorité de ses “ posts” sont des pièces connues du répertoire romantique. Le Wall Street Journal l’appelle la “Justin Bieber de la musique classique”, ce qui lui déplait assez : « Tout arrive avec une histoire. La mienne est liée à YouTube mais il y a quantité d’autres façons de se distinguer ». Son succès n’a pas été fulgurant mais “ progressif”, nous assure-t-elle sans pouvoir saisir complètement les causes de cet engouement. Et voyant le phénomène prendre de l’ampleur – ses vidéos comptabilisent plus de 80 millions de vues – le Royal Albert Hall de Londres l’engage pour un concert. « On m’avait prévenue : c’était un test. Et toutes les places ont été vendues ! J’ai annoncé l’événement sur YouTube et des gens sont venus des quatre coins du monde », s’étonne-t-elle encore.
Aujourd’hui, Valentina Lisitsa sillonne les plus grandes scènes du globe et a signé un contrat chez une grande major. Elle n’hésite pas à répondre aux commentaires des internautes, créant ainsi un lien personnalisé. YouTube aurait-il le pouvoir de changer les codes ? De briser cette frontière entre la scène et le public ?
Autre exemple intéressant, celui de Daria van den Bercken. Cette pianiste russo-hollandaise s’est filmée en train de jouer dans les rues d’Amsterdam, le long des canaux, dans les parcs, sur les places (une voiture tractant son piano à queue)… ou dans son appartement, invitant les passants. Des contenus spécifiquement réalisés pour YouTube qui eux aussi connaissent une excellente audience. Grâce à une plateforme financement participatif, elle a enregistré un disque Haendel finalement diffusé par… Sony. Notons que la pianiste est issue d’un parcours des plus classiques. La nouvelle génération serait-elle plus en prise avec les évolutions sociales et technologiques ? Est-ce là le signe d’un changement plus profond des musiciens dans leur rapport au public ? Et plus spécifiquement pour les pianistes, une manière de briser la solitude inhérente à leur métier ? A moins qu’il ne s’agisse d’un effet de mode à court terme.

Pires / chailly: http://youtu.be/CJXnYMl_SuA

Lola Astanova: http://youtu.be/Lqorloj2YZY

Jung Lin: http://youtu.be/D9-2jM5RNSs

Pollini: http://youtu.be/V60USaluxGA

Valentina Lisitsa Ravel: http://youtu.be/VBgwk98ZPuI

Valentina Lisitsa Beethoven: http://youtu.be/OsOUcikyGRk

Daria van den Bercken dans la rue : http://youtu.be/YT3El0Jp5jY

Daria van den Bercken Haendel at home  : http://youtu.be/U03qRx1MvoY