Le piano, violon d’Ingres de Paul Dukas

Disciple d’un élève de Chopin, camarade de Claude Debussy dans la classe d’Ernest Guiraud, professeur de composition et d’orchestration au Conservatoire national de musique de Paris, où il forma nombre de musiciens célèbres, Paul Dukas lègue une poignée d’œuvres pour piano, toutes marquées du sceau de son exigence légendaire. Tour d’horizon.

Paul Dukas (1865-1935), dont nous célébrons les 150 ans, est l’un des plus méconnus des grands musiciens français. Pour son malheur, on ne connaît de lui qu’une œuvre, L’Apprenti sorcier, popularisée par Fantasia de Walt Disney, et considérée bien à tort comme une plaisanterie musicale pour les enfants, quelque part entre Le Carnaval des animaux et Pierre et le loup. Le reste de son œuvre n’est pas toujours d’accès aisé et l’on sait par ailleurs qu’il a brûlé une grande partie de son œuvre, avant de raréfier sa production, doublement occupé par des tâches critiques et pédagogiques.
Sa production pianistique comprend en tout et pour tout quatre œuvres, deux longues, deux brèves, toutes composées entre 1900 et 1910, très intempestives – au sens étymologique car elles semblent toutes se détourner des esthétiques dominantes du temps. Elles transcendent l’académisme officiel du Conservatoire, se détournent de l’“ impressionnisme” debussyste et de ses subtilités harmoniques, comme des architectures post-franckistes – c’est encore de ces dernières que Dukas se rapprocherait le plus.
La Sonate en mi bémol mineur (1900) est un immense monument de plus de quarante minutes, ce qui en fait l’une des plus longues sonates du répertoire. Elle semble synthétiser le sens architectural du dernier Beethoven et prendre pour modèle son opus 106, mais avec une virtuosité lisztienne.
Le premier mouvement (Modérément vite) opte pour un plan bi-thématique assez classique dans son ensemble mais dans le détail, Dukas utilise des objets harmoniques et contrapuntiques savants au service d’une esthétique visionnaire. In fine, on retrouve ici au-delà des procédés ou grâce à eux, une intense expressivité. Les principes grammaticaux sont le mêmes dans le mouvement lent (Calme, un peu lent, très retenu), avec une forme à deux thèmes, développement et reprise variée. Rien d’extraordinaire de ce point de vue sinon la fine ciselure d’un discours qui crée d’extraordinaires atmosphères sonores. Le Scherzo semble se souvenir du caractère méphistophélique de certaines pages de Liszt avant l’ample final (Très lent-Animé), le plus long des quatre mouvements, de forme tri-thématique ample et éloquent comme un Prélude et fugue de Bach (mais en esprit seulement) et qui se termine avec grandeur. Dukas dédia sa sonate à Saint-Saëns qui n’accusa même pas réception de ce prodigieux envoi !
Trois ans plus tard naissaient les Variations, Interlude et Finale sur un thème de Rameau. Quoique difficile, le triptyque est plus abordable pour l’auditeur non averti que la Sonate. La forme évoque évidemment plusieurs partitions de l’école franckiste dont le Prélude, Choral et Fugue de Franck. Quant à Rameau, on se souvient que Dukas participait à l’édition complète de ses œuvres pour Durand. Il a choisi de son grand aîné la pièce la plus anodine, Le Lardon, minuscule menuet sautillant dont il tire onze variations qui en élargissent le matériau de manière extraordinairement diverse, explorant toutes les possibilités de la virtuosité transcendante et de l’art des sonorités. Un interlude amène progressivement le joyeux finale bondissant d’énergie qui culmine sur une vision exaltée du modeste Lardon.
Les deux autres pièces pour piano de Dukas sont presque de circonstance. Le Prélude élégiaque (1909) est composé “sur le nom de Haydn” à l’occasion du centenaire de la mort du compositeur autrichien. Au contraire du Menuet composé par Ravel pour la même occasion, cette page ne comporte aucun élément néoclassique et se veut une élégie funèbre et respectueuse. Bien plus tard, en 1920, La Plainte, au loin, du faune… fut sa contribution au Tombeau de Debussy, hommage posthume de plusieurs compositeurs à leur confrère disparu. On y entend en filigrane soupirer la flûte du Prélude à l’Après-midi d’un faune.

Discographie

Intégrales
Olivier Chauzu (Calliope)
Margaret Fingerhut (Chandos)
Jean-François Heisser (Harmonic Records)
Jean Hubeau (Erato)
Laurent Wagschal (Timpani)
Sonate
David Bismuth (Ame Son)
François-René Duchable (EMI)
Marc-André Hamelin (Hyperion)
John Ogdon (EMI)
Françoise Thimat (Arion)
Variations
Yvonne Lefébure (Solstice)

Parmi les nombreuses transcriptions de L’Apprenti sorcier, signalons celle de Victor Staub, étourdissante de brio et d’une écrasante virtuosité que les discophiles ont pu découvrir sous les doigts de Yuja Wang dans son récital Transformation (DG)