Jean-Philippe Rameau, «homme de génie admirable et tout français»

Aussi tard qu’en février 1954, le compositeur Georges Migot déplorait de ne pas voir Jean-Philippe Rameau occuper « la place légitime à laquelle ce maître qui compte parmi les plus grands de tous les temps devrait avoir droit dans notre monde musical et universitaire ». Portrait en médaillon.

Rameau a peut-être fait autant de bruit au 18e siècle que Wagner au siècle suivant. On peut pourtant se demander pourquoi ce musicien fier et raffiné, mais si mal-aimé, auteur d’une œuvre admirable d’une beauté “absolue”, n’atteint pas aujourd’hui dans son pays la notoriété d’un Vivaldi. Certains des contemporains de ce compositeur de génie doublé d’un grand théoricien, se sont acharnés à détruire sa réputation, le disant brutal, cassant, avare. De fait, Rameau fuyait les importuns au risque de paraître déplaisant, et comme l’a souligné Michel-Paul-Guy de Chabanon dans son Éloge de Rameau paru en 1764 au lendemain de la mort du compositeur : « Notre artiste n’était pas courtisan, se suffisant à lui-même, ne vivant qu’avec son génie, et négligeant jusqu’à la société des hommes. » En 1903, dans un fameux article du Gil Blas, Claude Debussy voyait en Rameau « le double exact de Watteau » et l’un des modèles de la plus « pure tradition française […] faite de tendresse délicate et charmante ».

Victime de cabales, Rameau ne subit toutefois pas de véritables échecs, même si, selon Voltaire, il eut « un parti contre lui qui aurait voulu l’exterminer » ! On lisait dans un texte anonyme de 1736 : « Quelque baroque que soit sa musique, elle trouve toujours de grands admirateurs. » Pour certains compositeurs de son temps, Rameau théoricien, auteur d’un Traité de l’harmonie (1722) qui a révolutionné le monde de la musique, ne pouvait être qu’un savant ou un scientifique mais certainement pas un artiste. « Il est difficile de faire de la musique avec de la géométrie », plaisantait un contemporain. Adolphe Adam, qui dénonçait ses dissonances “incroyables”, sera encore plus définitif : « Quoique Rameau ait passé pour savant en son temps, il était mauvais harmoniste dans la pratique et n’avait aucune connaissance du contrepoint. »
«La musique de clavier de Rameau, qui a su unir l’art et la science, est d’une grande modernité. En témoignent des pièces comme Les Niais de Sologne, la Gavotte (et ses doubles), L’Égyptienne — voire Les Cyclopes, dont les batteries ajoutent au rythme débridé de l’ensemble (l’auteur lui-même écrivait à leur sujet : « Je puis dire en leur faveur que l’œil y partage le plaisir qu’en reçoit l’oreille », aussi se prêtent-elles volontiers à une exécution sur le piano moderne). Rameau, dans le bref traité sur la Mécanique des doigts qui accompagne son deuxième recueil de pièces de clavecin traite déjà du mouvement direct de la main, de la souplesse du poignet, de la position des coudes, des doigtés, principes qui dépassent les limites du clavecin et évoquent déjà le piano. Aussi, l’exécution de sa musique au piano n’a-t-elle rien de sacrilège.
Cette musique a séduit Camille Saint-Saëns qui en a entrepris l’édition complète pour les éditions Durand à une époque où la renaissance du clavecin n’était qu’à ses balbutiements, et Paul Dukas qui participa au travail de Saint-Saëns, s’est inspiré en 1903 d’un petit menuet de Rameau, Le Lardon, pour ses Variations, Interlude et Finale pour piano. Pour Paul Dukas, l’auteur des Niais de Sologne était un « homme de génie admirable et tout français ».